10 jours dans une famille shaman en Amazonie

Ça sonne bien ! La réalité est un peu moins traditionnelle qu’on pourrait le croire, là aussi impactée par les travers du tourisme.

Une tribu d’Indiens Shipibos, dans un village de maisons en bois et toit de feuilles de cocotiers au bord d’une rivière qui se jette dans le fleuve Amazone. Des mangues tombées de leur arbre qui partout jonchent le sol et pourrissent au soleil. De la poussière marron et le vert de la végétation. Mais aussi de nombreux gringos qui parcourent les ruelles de terre défoncées, les yeux vides. Et la musique à fond le soir, dans les quelques discothèques de ce grand village au milieu de l’Amazonie.

San Francisco est un village d’une communauté de natifs de la jungle amazonienne péruvienne construit dans les années 1910. Ils ont toujours vécu en autarcie, de l’agriculture et de la pêche, ont leur propre langue et une culture shamanique basée sur la médecine par les plantes.

Avec l’essor du tourisme et le développement du Pérou, ce village figure parmi les destinations prisées pour des cures d’Ayahuasca, une liane psychotrope aux pouvoirs infinis. En Occident, cette plante est associée à une drogue, similaire au LSD qui procure des hallucinations visuelles. En Amazonie comme dans d’autres endroits en Amérique du Sud, les shaman s’en servent depuis la nuit des temps pour soigner: la plante leur donnerait la capacité de diagnostiquer tout dysfonctionnement psychique, physique ou mental et d’y apporter un remède à base d’autres plantes ou bien grâce à l’ayahuasca qui permettrait « d’agir sur le système nerveux ».

C’est complètement étrangers à tout cela que nous nous rendons dans ce village, non pas pour participer au tourisme de l’ayahuasca mais pour faire du volontariat auprès d’une famille « vivant dans la jungle ». Apprendre à propos des plantes en aidant une famille de shaman dans la jungle dit l’annonce du site Workaway.

Nous arrivons sur place après 6h de taxi sur une route tortueuse, puis 30 minutes de moto taxi en compagnie d’une vieille dame shipibo et tout son artisanat, sur un chemin de terre cahotant et poussiéreux, par plus de 40 degrés et la moiteur qui va avec. Rien que ce trajet est une aventure. L’aller, entre Pucallpa et San Francisco, s’est fait entièrement en moto taxi contrairement au retour. Et oui, la mousson venait de commencer et les pluies diluviennes remplissaient les cours d’eau. C’est là qu’entre en jeu leurs petites barque-taxis qui navigueront à travers les arbres feuillus pour faire le trajet où attendent d’autres taxis (des vrais, sur des roues) pour nous ramener à Pucallpa.

Nous sommes accueillis par Lucia, la fille de Leonardo devant la maison de ce dernier. Des planches de bois à l’horizontale, percées de fenêtres couvertes de moustiquaires et au toit de feuilles de cocotiers. Lucia nous prend pour d’autres personnes, probablement des clients. Nous attend elle ? Est elle seulement au courant de notre venue ? Elle acquiesce et nous fait visiter la propriété lorsque nous lui disons que nous venons pour du volontariat. Le terrain est immense.

A coté de la maison de Leonardo se trouve celle de Lucia et de sa famille. Bryan, Camilo et Leo, les enfants, jouent autour du grand manguier. Fernando, le mari de Lucia vient de rentrer de sa course à moto taxi. Derrière ces maisons, une cabane sert de douche. Sous le grand manguier, un robinet d’eau et les braises d’un feu qui sert aux préparations médicales et, semble t’il, à la cuisine de la nouvelle femme de Leonardo. Un fossé, où coule une petite rivière en saison des pluies, sépare cet espace de vie de celui des clients, des gringos, les deux monde sont reliés par un petit pont fait de planches clouées.

Un joli jardin plein de plantes et d’arbustes qui servent à la médecine shamanique. Sur la droite, la cuisine et la grande pièce de vie fait d’un plancher de bois, de poteaux qui soutiennent un joli toit recouvert de ces éternelles feuilles de cocotiers tressés. Une œuvre d’art à nos yeux. Au loin, la malocca qui sert aux cérémonies mais qui n’est pas terminée. Derrière, on prend un petit chemin qui mène à la deuxième malocca où dorment les clients et qui nous accueille aussi pour ces dix prochains jours. Des matelas posés au sol entourés de moustiquaires car ici le moustique est roi, omniprésent et coriace ! Derrière la malocca, une cabane rehaussée en guise de toilettes où flotte une douce odeur…!

À peine arrivés, nous restons un moment avec Lucia qui prépare un traitement pour Paul, sur place depuis deux semaines pour arrêter de fumer. Nous l’aidons à préparer le feu pour faire bouillir de l’eau. Elle donne trois graines à Paul qui se force ensuite à boire l’eau et, sans crier gare, se met à vomir ses tripes sous nos regards génés de participer à cette scène sans connaître le jeune homme. Nous sommes arrivés depuis moins d’une demi heure…!

Le soir, nous comprenons que nous devrons nous faire à manger avec ce qui se trouve sur place. Ils commenceront à nous donner à manger quand on travaillera. Entendu, ce sera riz blanc et œufs que nous avions pris soin d’acheter au marché pour leur faire des crêpes. Lucia et Fernando nous appellent pour une petite réunion où ils nous expliquent un peu le travail que nous aurons à faire ici. « Nous, nous travaillons le matin, de 5h jusqu’à midi car après le soleil et la chaleur sont trop contraignants » On accepte et on se lève à l’aube le lendemain. Wissam est prêt, balaye les feuilles du manguier et trie le plastique qui s’y mêle en attendant de voir nos hôtes se lever. Nous avons attendu 2 bonnes heures avant que quelqu’un nous dise ce que nous devions faire aujourd’hui… Nous avons vite compris que ce rythme n’était en fait imposé à personne, pas même à eux et que l’idée du travail et de la rentabilité d’avoir des bénévoles à nourrir était un concept qui nous appartenait plus à nous qu’à eux. Nous travaillions donc entre 2 et 7h par jour à la confection des murs de la malocca en posant du bardage de bois certaines fois, ou à la fabrication d’un mur en béton, ou bien encore au nettoyage du vaste jardin en vue du taillage de l’herbe. Aux côtés de Chino, supervisés par Fernando, nous faisons de notre mieux pour prouver notre utilité et notre valeur, parfois un peu coupables de nous faire entretenir sans bénéfices pour eux. L’ambiance est bonne enfant, entre blagues et discussions plus sérieuses avec Fernando et Chino qui comprennent peu à peu nos bonnes intentions.

Avec Lucia, c’est plus inégal. Dans un constant paradoxe, elle hésite à nous considérer comme ces gringos riches (qui pourtant voyagent avec un petit budget et qui se rabaissent à donner un coup de main aux côtés des petits gens du village !) ou comme des camarades avec qui elle pourrait échanger. Tantôt câline et aimante, tantôt donneuse d’ordres, sa difficulté à se positionner ne nous aide pas à la considérer autrement que comme une femme au grand cœur qui a réussi à mener d’une main de fer un business lucratif autour du tourisme shamanique. De temps en temps, elle nous montre comment faire de l’artisanat shipibo, alors nous occupons parfois notre temps à ramasser des graines de plantes dans les rues, nous les trouons et nous y passons le fil de pèche de Wissam pour fabriquer des colliers. Nous passons aussi du temps à observer les trois garçons jouer dans le jardin: grimper aux arbres en deux temps trois mouvements, choper les poules, les chiens et les insectes pour s’amuser avec eux…

De jour en jour, nous apprenons à connaître les personnes qui séjournent ici. Il y a Baptiste, un français de 26 ans qui était venu une première fois pour un séjour de découverte et qui a souhaité apprendre la médecine shamanique. Il apprend de Leonardo et doit rester là pour une diète d’un an minimum. Il n’est pas autorisé à sortir, doit adapter son alimentation à la prise de plantes. Pas d’huile, pas de sucre ni de sel, viande en quantité très limitée, pas de porc, pas d’alcool. Nous passons des heures à discuter avec lui de nos vies, de voyage mais surtout de ce qu’il est autorisé à nous raconter sur son apprentissage. C’est comme ça que nous en apprenons beaucoup sur la médecine shamanique. Des cérémonies, des pouvoirs de la plante Ayahuasca, de ce qu’elle produit et dans quels cas. C’est tout un monde qui s’offre à nous. Nous sommes impressionnés de la rigueur que s’impose Baptiste, de toutes ces contraintes qu’il a décidé de vivre, non sans mal, pour pouvoir un jour se servir de ce savoir pour créer une communauté soignée de façon naturelle.

La diète nous paraît déjà insurmontable, nous qui sommes privés de certains aliments depuis presque un an et qui y pensons chaque jour ! Ici, nous avons une alimentation très simple car nous avons souhaité nous adapter au lieu. Du riz, des œufs, de l’ail et de l’oignon, parfois des tomates. Les plats de Lucia nous apportent poisson et poulet, parfois quelques légumes. Le régime shipibo est semblable au reste du Pérou. Mais nous apprécions ces spécialités. Nous apprenons que Lucia elle même a été élève de son père Leonardo et qu’elle a du faire une diète de 3 ans, sans aucun contact avec ses 3 enfants pour pouvoir devenir shaman. En effet, la prise quotidienne de plantes aurait un effet plutôt négatif sur les enfants et de façon générale, la diète est un moment que les apprentis doivent vivre centrés sur eux même, sans contact avec le monde extérieur. Nous sommes impressionnés par ce que s’est imposé cette femme, du même âge que Gabrielle, pour préserver l’héritage de son peuple (et bien sûr en faire son gagne pain).

Tous les matins, nous sommes réveilles à l’aube par le doux chant de l’homme qui conduit la voiture radio et qui s’époumone dans le micro pour réveiller les villageois et diffuser les nouvelles. « Hola hola » crie t-il de sa voix nasillarde. « Madame untel vend un poulet – ce weekend aura lieu la fête des enfants de l’école … » Folklorique !

Après le travail nous aimons aller nous balader dans le village, en fin d’après midi pour éviter la chaleur suffocante. Et surtout pour apprécier la luminosité dorée du soleil qui se couche derrière la verdure de la jungle. Les enfants qui jouent dans la lumière du soleil orangé. On se sent bien dans cet environnement chaud et accueillant. On s’arrête devant les manguiers qui ploient sous le poids des fruits juteux et murs à souhait qui finissent par recouvrir le sol. On en rapporte des sacs pleins à craquer pour nos compagnons qui ne peuvent pas sortir et on s’en régale toute la journée ! On a appris à dompter les nombreux fils qui restent coincés pour toujours dans les dents si tu as le malheur de croquer dans la chair sans l’avoir découpée soigneusement avant. On en met partout ! Dans le riz, dans l’avoine du matin, dans les crêpes qu’on cuisine pour la famille… Et on regrette déjà ce régime quotidien inaccessible en France.

Nous avons donc passé 10 jours dans la propriété de cette famille que nous n’avons finalement que peu côtoyé : lors de notre travail, toujours dans la bonne humeur et parfois lorsque nous étions invités au repas dans leur maisonnette de bois. Nous avons davantage passé de temps avec Baptiste et les clients venus pour une cure, à en apprendre sur leur voyage, leur vision de la vie et les raisons de leur séjour. 10 jours de pause, les 10 derniers jours de notre voyage en sac à dos, itinérant, où nous avons passé le plus clair de notre temps à rêvasser dans nos hamacs. A dormir ou à lire, à nous remémorer ces nombreux souvenirs qui nous semblent si loin et que nous doutons même à présent d’avoir vécu. À faire le bilan de cette année d’une intensité extrême que nous venons de vivre…